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27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 11:45
Règlement de l'affaire du Preah Vihear - Article de Florence Evin dans le monde du 3 janvier 2015
Malgré plusieurs demandes réitérées auprès du journal "le Monde" et restées sans réponse, je me permets tout de même de citer ce remarquable article de Florence Evin.

Il semblerait que le problème de frontière remontant maintenant à plus de soixante ans soit enfin réglé.

Reste à espérer que les gouvernements des deux pays concernés (Cambodge et Thaïlande) respecteront la décision de la cour Internationale de La Haye.
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"Décembre 2014. Trente convives sont au coude à coude autour d’une nappe blanche sous un auvent de bois. Le pique-nique a été dressé à l’ombre du temple de Preah Vihear, vaisseau céleste dont la proue redessine la chaîne des Dângrêk, frontière disputée entre Thaïlande et Cambodge. Sok An, le vice premier ministre cambodgien, a organisé le repas pour annoncer « une lune de miel avec la Thaïlande ».

Après soixante ans de conflit armé entre les deux prétendants, la Thaïlande revendiquant une partie du site sacré, le retournement de situation tient du miracle. Les ambassadeurs et conseillers venus exprès de Phnom Penh, les responsables de l’Unesco et les archéologues, historiens et architectes en restent cois.

Après soixante ans de conflit armé entre les deux prétendants, la Thaïlande revendiquant une partie du site sacré, le retournement de situation tient du miracle. Les ambassadeurs e conseillers venus exprès de Phnom Penh, les responsables de l'Unesco et les archéologues, historiens et architectes, en restent cois.

Le temple ciselé dans le grès au Xème XIIème siècles, haut lieu de pèlerinage de l'empire khmer, va enfin être restauré. Ancré au bord d'un précipice de 625 mètres, ce sanctuaire spectaculaire était l'objet d'un litige récurrent , le royaume de Siam n'acceptant pas le tracé de la frontière de 1907 donnant le site au Cambodge, alors sous protectorat français. En 1954, un an après l'indépendance du pays, il occupe le site. En 1962, la Cour Internationale de La Haye réaffirme la souveraineté des Khmers sur le temple.

En 2009, après avoir reçu le label de Patrimoine mondial de l'Unesco au titre du Cambodge, puis en 2011, Preah Vihear est de nouveau attaqué par le royaume de Siam, qui tente d'en déloger les Cambodgiens. Six morts, des dizaines de blessés et des milliers de déplacés sont dénombrés du côté khmer. Le 11 novembre 2013, la Cour Internationale de La Haye réaffirme l'autorité du Cambodge sur le temple disputé. Un an plus tard, finalement, la Thaïlande s'incline.

Dans la chaleur moite, un garde du corps agite un morceau de carton en guise d'éventail pour rafraîchir l'orateur. Sok An s'enflamme à sa manière d'une vois posée : « On ouvre une nouvelle page de coopération, une nouvelle histoire de Preah Vihear. » Sur 155 hectares, le temple est à préserver, comme son paysage de 2600 hectares (zone tampon). « Nous allons construire des maisons, de écoles, installer l'électricité, des pompes à eau, 4800 familles ont beaucoup souffert », poursuit Sok An.

2700 marches en bois.

Lors de notre première visite ne 1998, Preah Vihear n'était accessible que depuis la Thaïlande, via une autoroute asphaltée de frais et une billetterie aux allures de centre commercial : le dimanche, jusqu'à dix mille touristes et des bonzes en robe safran affluaient, par cars entiers, de tout le royaume de Siam. Le temple, juste rouvert, avait un franc succès. Une manne.

Pour accéder au sanctuaire côté cambodgien, il fallait alors passer la frontière, un méchant grillage gardé par des soldats logés dans des huttes de paille. Les Khmers Rouges, très présents dans la région, venaient d'annoncer leur reddition. Un paludisme ravageur, le manque d'eau potable et de nourriture maintenaient une misère criante.

Aujourd'hui, côté Cambodge, une piste en partie carrossable donne accès au site par un système de navette organisé par la communauté locale. Mais c'est par les 2700 marches de bois – montées sur l'ouvrage de grès qu'empruntaient les pèlerins – qu'il faut grimper pour prendre la mesure du site vertigineux : deux heures trente d'escalade sous un soleil de plomb pour atteindre le vaisseau sacré.

Une fois au-dessus de la jungle touffue, le regard dévale l'horizon sur une plaine sans fin. Angkor est à 140 kilomètres, Wat Phu, au Laos, à peine plus. La légende dit que la première pierre de Preah Vihear serait le linga de Shiva, symbole phallique de la fertilité, provenant de ce temple. Selon une inscription, le dieu a ordonné que son linga soit installé sur ce promontoire pour être vu du monde entier.. Le mythe est bien vivant. »Des empreintes du pied de Shiva ont été relevées à plusieurs endroits », affirme Sachchidanand Sahai, l'historien indien qui a exploré le site durant deux ans. Sur les frises et les reliefs sculptés, la divinité du panthéon hindou que les anciens rois khmers vénéraient tient la première place.

Après l'escalier, il faut encore de l'énergie pour remonter l'axe central du sanctuaire, une chaussée ascendante, pavée sur 800 mètres, qui conduit aux portiques monumentaux, les gopura, desservant les cinq pavillons dotés de cours et de chapelles. Cette chaussée sacrée est bornée de boutons de lotus en grès figurant les grains d'un chapelet que le pèlerin dénombre en récitant des mantras sur le chemin de la destination finale.

« Le premier pavillon symbolise l'espace infini, explique le professeur Sahai, spécialiste de Shiva, qui a étudié la cosmogonie de Preah Vihear. Le deuxième pavillon, aux neuf portes, représente le corps humain aux neuf ouvertures » et ainsi de suite jusqu'au sanctuaire principal, le dernier des édifices. Sans ouverture, fermé sur lui-même autour d'un charmant cloître rappelant nos édifices romans, il est, au bord du précipice, l'espace privé du dieu : « quand on y accède, les dernières démarches de la vie spirituelle sont accomplies. »

La beauté du site touche autant qu'elle impressionne par sa force dépouillée. Appareillage de grès sombre sur un tapis de verdure, Preah Vihear est une scène de théâtre à ciel ouvert, sur laquelle Shiva, le créateur-destructeur, exécute sa danse cosmique. Sur les linteaux et les frontons, le tailleur de pierre représente Shiva dansant sur la tête grimaçante de Kala, le monstre à longs crocs qui, de sa langue démesurée, avala le temps. « C'est l'embrasement final, l'extinction du temps par le feu éternel » commente M. Sahai. Shiva détruit pour recréer. « La danse cosmique ne cesse jamais ».

La structure même du temple, tenue par le rocher sur lequel il repose, demeure solide. La plupart des parties sculptées sont debout. Les grands portiques à colonnades, des blocs monumentaux assemblés à vifs, comme ceux des voûtes, sont, eux, en partie écroulés. Le programme des travaux de restauration sera validé par le comité international de coordination de Preah Vihear (CIC-PV) créé le 3 décembre 2014, sur le modèle même de celui d'Angkor (CIC Angkor).

Danse cosmique

Ce comité est placé sous l'attention vigilante d'Azedine Beschaouch, secrétaire général des deux CIC, qui veille sur les vestiges des anciens rois khmers depuis vingt ans. Si la restauration du vaisseau céleste semble un jeu d'enfant au regard de la complexité des temples d'Angkor, sa dimension esthétique liée à l'environnement spectaculaire de Preah Vihear est une autre affaire. Les bâtisseurs se sont servis de l'aérienne plateforme comme carrière, tout en composant un paysage artificiel à préserver.

M. Beschaouch est convaincu du « lien entre ce paysage et sa fonction religieuse ». Là, « un mur s'est affaissé, fait-il remarquer. Dans sa course, il forme des vagues. A l'école de la conservation, il ne faut pas oublier l'esthétique », insiste-t-il. Avec sa détermination sans faille, l'archéologue tunisien, membre de l'Institut de France, décidé à préserver l'harmonie dans son authenticité, a chiffré le coût des travaux à réaliser sur dix ans : 15 millions de dollars (15 millions d'euros. Reste à convaincre les mécènes.

Pour l'heure, le sanctuaire demeure une forteresse bien gardée. De l'escalier qui monte à l'assaut de la falaise, la présence militaire impressionne. Les bunkers sont dissimulés dans la végétation, les soldats sont armés. Mais, dans leurs hamacs, à l'abri du feu solaire, ils affichent plus de nonchalance que de vigilance.

Il n'est plus question de permettre l'accès direct au temple par la Thaïlande comme par le passé. Mais, précise Sok An, le vice-premier ministre cambodgien, « Le transport des touristes sera organisé depuis la frontière de Tra Tao, à cinq kilomètres de là, ils passeront par le nouvel écomisée, où seront délivrés les billets d'accès ».

Lorsque le CIC s'est réuni à huis clos, Nuttavudh Photisaru, secrétaire général adjoint du ministère thaïlandais des affaires étrangères, a déclaré son soutien à la sauvegarde du temple, se disant prêt à apporter toute la documentation scientifique que son pays possède. Sa récente nomination comme ambassadeur au Cambodge est de bon augure".

Florence Evin Le Monde 13/01/2015

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