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30 mars 2016 3 30 /03 /mars /2016 14:29
statue de Pavie à Vientiane
statue de Pavie à Vientiane

Plutôt que de me lancer dans une longue paraphrase, je me permets de citer intégralement la lettre du Souvenir Français de Chine postée par Michel Nivelle le 2 décembre 2009.

J'espère qu'il me pardonnera pour ce long et précieux emprunt ... quand il s'agit de mémoire !

J'avais moi-même recueilli le témoignage de Guy Lherbier lors de notre rencontre à Vientiane en juin 2010.

Auguste Pavie, explorateur, diplomate et écrivain, est honoré en plusieurs villes par des noms de rues, à Paris, Rennes et Dinan, d’un établissement scolaire à Guingamp, mais aussi par des statues à Dinan et à Vientiane au Laos.

Au début des années trente, a Vientiane, un terrain faisant face au Mékong, aujourd’hui occupé par les jardins de la piscine de l’hôtel Lane Xang fut dégagé, aplani et transformé en place gazonnée, plantée de cocotiers et bordée de flamboyants. Elle fut dénommée Place Pavie. En son centre fut érigé en 1933 un monument à la mémoire d’Auguste Pavie.

Dû au ciseau du sculpteur français Paul Ducuing (1867-1949) et réalisé en bronze dans le style « exposition coloniale », il se composait de deux éléments : la statue de Pavie proprement dite et le groupe de deux « offrants » composé d’un laotien et d’une laotienne en bronze. Un socle de pierre portait une plaque de marbre avec l’inscription « Auguste Pavie 1847-1925 ».

Les Offrants de la statue dans le jardin du wat Haw Pha Kaeo © 2010 C. Simon
Les Offrants de la statue dans le jardin du wat Haw Pha Kaeo © 2010 C. Simon

A partir de la seconde guerre mondiale, cette statue connut une vie assez mouvementée. En mars 1947, à la prise de pouvoir par les Japonais, le monument fut démonté, la statue déposée dans un coin de la place, le socle détruit et le groupe des deux offrants {remisé}dans la cour du Vat Ho Phra Keo voisin.

A la reprise de la ville par les Français, la statue de Pavie fut placée sur un petit socle de brique en bordure de la Place et y resta seize ans. La construction de l’hôtel Lane Xang entraina son transfert.

Apparemment, celui-ci fut d’abord envisagé vers un petit square aménagé à cet effet en bordure du boulevard Khoun Boulom, mais cet emplacement fut retenu par Électricité du Laos pour la construction d’un transformateur. La statue fut alors remise a l’ambassade de France, tandis que le groupe des deux offrants était définitivement installé au centre d’une pelouse a l’ouest du Vat Ho Phra Keo.

En 1972, l’ambassadeur de France profita des travaux de réaménagement des bâtiments et jardins de l’ambassade pour installer la statue dans les jardins de la chancellerie en bordure de l’avenue Setthathirath, d’abord tournée vers la grande porte d’entrée, puis vers la rue. Elle y resta jusqu’en 1978.

Cette année-là les autorités lao exigèrent qu’elle fut remisée a l’intérieur même des locaux de l’ambassade pour éviter d’être vue par les passants.

Statue de Pavie au dessus du cénotaphe d'Henri Mouhot © 2010 C.Simon
Statue de Pavie au dessus du cénotaphe d'Henri Mouhot © 2010 C.Simon

Aujourd’hui cette statue se trouve a nouveau dans les jardins de la chancellerie mais tournée vers la porte du bâtiment. En effet le portail principal d’entrée a été déplacé vers une autre partie de la concession diplomatique, ce coin de jardin est maintenant entièrement fermé à la vue extérieure.

Quand au groupe des deux offrants, il est a l’heure actuelle l’une des pièces les plus admirées du Musée de la Révolution (??? lors de mon séjour à Vientiane en juin 2010 le groupe était encore dans le jardin du Wat Haw Pha Kaeo. C.S.). Ils sont considérés par les jeunes comme les génies protecteurs des amoureux. Garçons et filles font bien souvent des offrandes de fleurs après s’être fait photographier en leur compagnie.

Une deuxième statue identique a celle de Vientiane fut érigée a Luang Prabang. Cette dernière fut soclée mais sans offrants et placée vers le versant est du Phou Si sur une place au nom du Diplomate/Explorateur en face du Cercle Militaire Français.

Après la reconnaissance du Laos comme état souverain par les Nations Unies en 1955, la France maintint une Mission Militaire dans le pays avec une antenne a Luang Prabang dont la résidence allait désormais abriter la statue de Pavie, jusqu’à sa mystérieuse disparition peu avant l’occupation de la ville par les forces du Pathet-Lao.

C’est à M. Guy Lherbier, résidant de Luang Prabang et membre du Souvenir Français que nous devons l’éclairage sans précédent sur cette histoire méconnue et qui mérite que nous nous y attardons.

Pour ce faire je vous livre tel quel et pour la première fois, le récit fait par l’Attache Militaire Français a Luang Prabang en 1974-1975 dans une lettre manuscrite a un officier supérieur en 2000.

"A côte d’une imposante minorité chinoise et vietnamienne ( plus de 2’000 ), vivaient, dans la capitale royale, une centaine de citoyens français de souche : fonctionnaires et militaires, enseignants ou jeunes coopérants ou métis franco-laotiens bien implantes.

Une collectivité U.S., militaires ou fonctionnaires de la C.I.A. assez fournie ( avec leurs familles )

Une mission humanitaire suisse ( une douzaine de personnes )

Une mission catholique ( une évêque et une douzaine de prêtres, tous italiens) très en contact avec les Moïs

La raison d’être des missions consistait à collaborer et à aider le Gouvernement Royal Lao. Les minorités asiatiques occupaient des positions enviables surtout dans le commerce et paraissaient bien intégrées.

Cependant, bien avant d'être occupée militairement par les Pathet-Lao, il était perceptible que Luang Prabang baignait dans une atmosphère trouble. Les troupes communistes stationnaient non loin de la ville et à l’intérieur, de nombreux agents Pathet étaient aux aguets et travaillaient en sous-main les fonctionnaires et les milieu étudiant. Les dirigeants communistes étaient au courant de tout et je n’avais pu en avoir meilleure preuve que la présence du Prince Souphanouvong à la table de son demi-frère le Prince Souvannah Phouma, le Premier Ministre ( féru de bridge ), à chaque fois que mon épouse et moi fûment conviés chez ce dernier ( s’entend dans les six premiers mois de 1975 ).

"En juillet 1975, la déroute sud-vietnamienne et de ses alliés U.S. ne faisait plus aucun doute et c’est dans ce contexte que la cellule américaine de Luang Prabang s’apprêta à déguerpir. Des lors tous les regards des collectivités étrangères, y compris des minorités asiatiques et aussi de nombreux laotiens se tournèrent vers la Mission Militaire Française. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’était pas le moment de céder à la panique, mais bien plutôt de faire preuve d’assez de lucidité et de sang-froid pour limiter les effets de débordements de manifestants manipulés par un parti triomphant et avide de revanche dont nos ressortissants auraient eu à faire les frais.

"Vos interrogations sur les pérégrinations de la statue Pavie à Luang Prabang et les questions que vous me posez pour obtenir plus de détails sur les circonstances de sa triste fin m’amènent à élargir un peu plus le cadre dans lequel cette affaire s’est située, en vous brossant brièvement, si je le puis, un tableau de la situation des Européens dans cette ville, au cours des six derniers mois de 1975. Début août, quelques manifestations estudiantines eurent lieu devant la Mission et la statue de Pavie fut conspuée. Peu après, un groupe d’officiers Pathet, qui avant même l’occupation de la ville, commençaient à se montrer, pénétra, sans y être invité, dans l’enceinte de la Mission et entoura la statue de Pavie, qu’ils regardèrent en silence. Le groupe se retira lorsqu’on me vit sortir de la résidence pour me diriger vers eux. Tout cela montrait clairement que cette statue, symbole à leurs yeux, du colonialisme haï, risquait bientôt de servir de pierre d’achoppement dans nos relations avec le Pathet-Lao et de devenir, à brève échéance, une source d’ennuis lorsqu’ils deviendraient les maitres de la ville.

"J’en rendis compte à mes autorités a Vientiane de manière informelle ( probablement par lettre à l’E.M. à moins que ça soit au cours d’un entretien avec un émissaire ; il ne me semble pas que ce fut par radio ), Peu après, Vientiane ( toute autorités confondues ) me fit savoir que la statue de Pavie devait disparaitre. J’avais toute latitudes quant aux modalités et il ne fut jamais question d’en rendre compte. J’assume donc entièrement les détails de l’opération que je vous ai décrits dans ma lettre précédente et qui me semblèrent les plus appropries. (Si mes souvenirs sont bons, Guy Lherbier me raconta que cet officier avait jeté la statue dans le Mékong ! C.S.)

Ce qui se passa par la suite à Luang Prabang montra que la disparition de cette statue désarma en grande partie les marques d’hostilité Pathet à notre égard. Je vous en laisse juge :

Après la déconfiture U.S. à Saïgon les Américains de Luang Prabang partirent en catastrophe. Le jour suivant, ce fut le sac de leur légation par une foule vociférante.

Des la semaine qui suivit, la mission helvétique fut déclarée persona non grata et dut, sans tarder, évacuer les lieux. Elle était soupçonnée d’avoir voulu accoutumer la population à des produits "capitalistes"( Nestlé, Unilever, pharmacie etc…)

Quelques jours plus tard les prêtres italiens, accusés de collusion avec la population moï (qu’ils évangélisaient ) qui avait certes partie liée aux U.S., étaient expulsés sans autre forme de procès.

Dans le même temps, nous avions à affronter toujours des manifestations ( devant la mission et devant ma propre résidence ). Au cours de l’une d’elles, les étudiants dévissèrent les plaques de la mission. Motif : Un arc-en-ciel tricolore surmontait l’emblème Lao. J’eus le plus grand mal à les récupérer.

Il fallut aussi réconforter puis faire sortir de prison quelques notables franco-laotiens bien compromis avec l’ordre ancien.

Chercher le contact avec les autorités qui se dérobaient sournoisement.

Assister de loin à la décomposition de l’ordre ancien : déportation des officiers, généraux en tête.

Observer la main mise Pathet sur la ville ; méthodique et efficace car les communistes étaient depuis longtemps renseignés.

– Planifier au jour le jour le plan d’évacuation de nos ressortissants.

Brûler discrètement mais méthodiquement nos archives.

Gérer et administrer, comme s’il ne se passait rien, la Mission.

Diligenter une enquête de vol de petit matériel dans les locaux de la mission qui aboutit à la découverte du coupable : Le plus jeune et le plus récent employé de la mission.

Marquer notre intérêt discret à la communauté catholique.

Se maintenir en liaison radio ( quotidiennement ) puis courrier ( épisodiquement ) avec les autorités de Vientiane qui malgré les soubresauts plus aiguës qui agitaient la capitale politique, nous témoignèrent toujours un appui et une sollicitude sans failles.

Cela nous amène au début 1976. Le transfert des locaux, le départ par avion s’effectuèrent sans heurts. Les jeunes coopérants restèrent sur place et ne furent jamais inquiétés.

Je crois, mon Général, dans cette situation, avoir répondu à toutes vos questions. Je ne suis resté qu’un an au Laos et ce n’était pas la bonne année. Je ne puis donc rien vous apprendre sur les antécédents de la statue ( question 1). Pour ce qui est des questions 2, 3, 4 il n’existe rien de plus que ce que je vous ai révélé.

Je vous laisse le soin de dire aux éventuels détracteurs qui poseraient des questions incongrues à ce sujet que, par la disparition de sa statue, Pavie a continue à jouer un rôle bénéfique et tutélaire en préservant la communauté française de toute violence, en prolongeant notre influence dans le pays pour le maintien de nos coopérants et en nous permettant de nous retirer sans dommage, et notre heure, la tête haute.

Veuillez, mon Général, agréer l’expression de mes sentiments respectueux."

Statue de Pavie au dessus du cénotaphe de Henri Mouhot © 2010 C.Simon
Statue de Pavie au dessus du cénotaphe de Henri Mouhot © 2010 C.Simon

Guy Lherbier soucieux de voir se perpétuer la mémoire d’Auguste Pavie a Luang Prabang a pris l’initiative de reproduire a l’identique la statue de Pavie en béton armée et se trouve aujourd’hui dans son jardin a Luang Prabang.

Depuis fin 2008, M. Lherbier a placé la statue sur le site Mouhot .

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