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20 juin 2010 7 20 /06 /juin /2010 10:00

 

Preah Vihear (34)

J 'avais travaillé toute la nuit, jusqu'à 4h30 ce mardi 1° juin et Lucky ( mon « moto dop ») passait me prendre à 5h00 pour un long périple en moto vers le Preah Vihear.

Ce temple montagne bâtit entre le IXème et le XIIème siècle, est situé à 250 km au nord de Siem Reap et domine du haut d'une falaise de 750 m, les plaines cambodgiennes vers le sud.

Installé juste à la frontière entre les deux pays, il est l'objet d'un conflit ouvert entre les Thaïlandais et les Cambodgiens depuis des générations et les deux armées s'y font face, avec quelques accrochages de temps en temps, mais depuis quelques mois, c'est le statu quo ...

Juste le temps de prendre une douche rafraîchissante, sans possibilité de prendre un petit déjeuner et nous voilà partis dans le jour naissant. Pendant les premiers kilomètres, j'étais curieusement très en forme malgré une nuit sans sommeil, mais après une petite heure de route, bercé probablement par le ronronnement de la petite japonaise de 100cc, je commençais à piquer du nez trop souvent, j'aurais pu tomber ... Il fallait absolument s'arrêter pour prendre un café. Ce que nous fîmes d'ailleurs plusieurs fois, profitant d'un arrêt pour avaler un bol de nouilles.

La route est en excellent état, large, asphaltée et peu fréquentée. Passant de village en village, traversant de grandes forêts, ce début de journée s'annonçait bien.

                                          Sur la route vers le Preah Vihear (3)

A mi chemin vers Anlong Veng, la forêt disparut tout d'un coup laissant place à de grandes étendues essartées de terre ocre de latérite d'où surgissaient comme des moignons pitoyables se dressant vers le ciel, les futs noircis de quelques uns de ces grands arbres qui occupaient, il n'y a pas si longtemps encore, ce territoire.

Ils n'étaient pas les seuls. Plus loin, on aurait pu penser que nous arrivions dans une zone où des combats récents avaient ravagé des villages, brûlés et encore fumants. En fait, ces hameaux avaient été construits là par des paysans sans terre, illégalement bien sûr, et leurs habitants avaient dû les évacuer avant que la police ou l'armée n'y mettent le feu.

La route qui traverse cette région en direction de la Thaïlande prendra sûrement beaucoup d'importance dans les années à venir et du coup, les terrains qui la bordent prennent déjà de la valeur. Que deviendront-ils ? Probablement des plantations d'hévéas ou/et des terrains à bâtir qui constitueront autant de nouveaux villages, voire de petites villes qui prospérerons peut-être dans le cadre de la sacro-sainte mondialisation ... 

Après 4h00 de route nous arrivons à Anlong Veng, ville tristement célèbre puisqu'elle servit de dernier retranchement à Pol Pot, Nuon Chea, Khieu Siamphan, Ta Mok et leurs fidèles Khmers rouges. Il avaient choisi cette bourgade sans importance pour sa proximité avec la Thaïlande où ils auraient pu se réfugier. Il n'en fut pas ainsi et elle tomba aux mains des forces gouvernementales en avril 1998 alors que Pol Pot mourrait mystérieusement à proximité.

La tombe de Ta Mok et les ruines de la maison de Pol Pot sont un triste lieu de pèlerinage, mais pas pour tous puisque certains viennent y déposer régulièrement des fleurs ...

                                          Route de retour du Preah Vihear. (3)

Nous faisons y une pause ... la petite moto de Lucky la mérite autant que nous, elle n'est pas puissante et dès que la pente est un peu sérieuse, elle peine et a bien du mal à nous faire avancer ... il reste encore 120 km et la route à venir s'annonce difficile : c'est un grand chantier ... de plus la position de passager sur ce genre d'engin devient de moins en moins confortable, mais, soyons zen ... 

Effectivement, après un large rond point ( !!! ), la route devient une piste de latérite poussiéreuse ... mais, bon, ça passe encore car elle est bien damée ... il ne faut pas attendre longtemps pour que les choses se compliquent et deviennent presque sportives. Le chantier divise la piste en deux niveaux dans le sens de la longueur, un cordeau tiré tout du long devrait réguler la circulation qui en théorie est alternée, mais pas de feu, personne pour arrêter ou ralentir la circulation heureusement peu importante sinon les norias de camions transportant de la terre, des gravats ou d'autres matériaux.

Lucky fait des prouesses pour contourner ou dépasser les niveleuses et les rouleaux compresseurs, pour contrôler les dérapages dans cette poussière ocre aussi fine que de la farine tamisée ou pour éviter une sortie de piste. J'ai enroulé mon krama (écharpe) autour de ma tête sous le casque en guise de masque. Mais cette poussière s'infiltre partout et parfois nous naviguons à vue dans ce nuage orangé aussi dense qu'un épais brouillard ... 

Preah Vihear (18)

Cela semble n'en plus finir et effectivement c'est long, enfin se découpent dans le lointain les lignes des Monts Dangkrek majestueux semblant être sorti de terre il n'y a pas longtemps. Nous approchions. 

Nous quittons la piste poussiéreuse pour le dernier tronçon damé qui nous amène à Kor Miey une manière de village qui est plus un grand bazar au milieu de nulle part constitué de quelques maisons d'habitation, de quelques auberges sommaires et de dépôts de marchandises qui sont destinées à approvisionner les troupes et leurs familles, installées le long de la frontière ... 

Nous prenons une chambre chacun :  « basique », un miteux matelas, des draps pas vraiment reluisants, des murs de fines planches ajourées mais, super, une moustiquaire, bon, trouée quand même ... salle de bain /WC dans des cahutes à l'arrière, de grands seaux d'eau et une petite cuvette pour la douche ... électricité le soir grâce à une génératrice diesel qui pétaradera toute la nuit ( et les panneaux solaires, on oublie ??? ) ... nous voilà installés !

 

Mauvaise surprise, les quelques 20 km qu'il reste pour arriver au temple se feront sur une pente de 35% et la moto de Lucky n'est pas assez puissante pour nous y monter tous les deux ... il faut donc chercher une autre moto, ce qui ne pose aucun problème et avec une 125cc ronronnante nous gravissons sans difficulté cette pente impressionnante de route bétonnée. Mon nouveau pilote, bien sympathique, prend le temps d'attendre Lucky qui a bien de la peine tout seul et de le conseiller pour négocier au mieux cette ascension exceptionnelle.

                                                      Preah Vihear (10)

Arriver en haut nous nous dégourdissons un peu les jambes et très vite nous voilà entouré d'une nuée de gamins chargés de cartouches de cigarettes. Tout d'abord nous ne comprenons pas mais très vite Lucky obtient l'explication : il s'agit d'une espèce de rituel. Nous devons, et chacun le fait, même certains moines, acheter au moins une cartouche et distribuer les paquets de cigarettes aux soldats qu'on croise au fur et à mesure que nous approchons du temple. Nous sacrifions donc sans rechigner au rite ... 

Très vite nous n'avons plus un seul paquets, mais à cette cadence, je crois que chaque militaire doit avoir un stock considérable de cigarettes qu'il aura tout loisir de revendre ou de fumer ... 

Beaucoup de pèlerins et la ferveur religieuse se mêle à la ferveur patriotique, des gens qui viennent souvent de très loin pour rendre hommage à Bouddha ou à Shiva, mais aussi pour marquer leur soutien à cette armée, installée depuis des décennies pour défendre un des plus sacrés des temples du pays. 

Le parcours vers le haut des marches menant au site est une ligne de front, sacs à sables, filets de camouflage, redoutes où sont installées des armes automatiques de différents calibres, des mortiers et quelques petits canons. Les soldats sont partout et fraternisent souriant avec tout le monde. Beaucoup d'enfants partout, certains en tenues militaires, ce ne sont pas des enfants soldats ( ouf ! ) mais probablement des militaires en devenir ...

                                         Preah Vihear (21)

Cette armée est depuis si longtemps là qu'elle est installée, non pas en campement militaire mais en village où s'organisent les familles de ceux qui défendent la fierté nationale : petites maisons de chaumes ou de bric et de broc, jardins potagers, poules et cochons mais sur toile de fond de tension véritable. Les guetteurs s'observent mutuellement de part et d'autre de la ligne de front et en contre bas la frontière de barbelés et chevaux de frise.

 

Justement, là une grande table où sont installés des soldats qui semblent deviser en riant, en buvant du thé et en échangeant des cigarettes ... d'un côté de la table les Cambodgiens et de l'autre quelques Thaïlandais tentent peut-être de comprendre en en parlant ce qu'ils vivent depuis des années ou, plus probablement fatalistes, ne font qu'échanger des propos moins perturbants ... ça ne vous rappelle rien ? ...

                                         Preah Vihear (42)

Le Preah Vihear vaut bien évidemment le déplacement, je n'ai encore jamais visité de site aussi impressionnant, bien sûr l'architecture et la beauté de la pierre, mais surtout pour sa situation singulière. Du haut de cette falaise à 750 m d'altitude on surplombent de 550 m un presque à pic couvert de broussaille et de forêt qui tout en bas souligne le départ de ces grandes plaines vers le sud.

Il ne faut pas avoir le vertige et de jeunes moines ou des pèlerins s'approchent à quatre pattes en hésitant vers le bord rocheux couvert de lichens à la recherche d'un peu d'émotion forte ...

 

Un orchestre traditionnel de musiciens/soldats nous entraîne dans des rythmes allant crescendo où les percussions ont la part belle ...

Le soleil décline au couchant et nous devons amorcer la descente vers notre auberge peu attrayante...

 

Si Henri Mouhot avait eu connaissance de l'existence de cet endroit exceptionnel, il n'aurait pas, lui non plus, hésité un instant avant d'entreprendre le long périple qui l'y aurait mené et nous aurions sans doute hérité d'un récit passionnant dans le style flamboyant dont il était coutumier ...

 

                                           Preah Vihear (117)

 

PREAH VIHEAR, UN PEU D'HISTOIRE.

 

 

« Perché au sommet d'une falaise orientée vers le sud des Monts Dangkrek, le Prasat Preah Vihear ( altitude 750 m ), long de 800 m, occupe l'emplacement le plus spectaculaire de tous les temples angkoriens. De là, on domine la plaine cambodgienne qui s'étend à perte de vue à 550 m en contre bas et dans le lointain la montagne sacrée dePhnom Kulen

Important lieu de pèlerinage durant la période angkorienne, le Prasat Preah Vihearfut bâti par sept monarques successifs de Yasovarman 1er ( 889 – 910 ) à Suryavarman II ( 1112 – 1152 ) le constructeur d'Angkor Vat. 

A l'instar d'autres temples montagnes de cette époque, , il symbolise le Mont Meruet est dédié au dieu hindou Shiva. 

Depuis des générations, le Prasat Preah Vihear est une source de tension entre le Cambodge et la Thaïlande. Pendant plusieurs siècles cette région fut contrôlée par la Thaïlande ex Siam avant d'être restitué au Cambodge à l'époque du protectorat français en vertu du traité de 1907.

En 1959, l'armée thaïlandaise s'empara du temple et Sihanouk,alors Premier ministre, porta l'affaire devant la Cour Internationale. Il parvint ainsi à faire reconnaître par la communauté internationale la souveraineté du Cambodge en 1962.

Le Prasat Preah Vihearapparut de nouveau dans la presse internationale en 1979, lorsque les militaires thaïlandais repoussèrent plus de 40.000 réfugiés de l'autre côté de la frontière, le pire cas de rapatriement forcé de toute l'histoire des Nations Unies. 

La région était minée et de nombreux réfugiés moururent des suites de blessures, de faim ou de maladies avant que l'armée des occupants vietnamiens établisse un passage de sécurité et escorte les survivants au cours d'une longue marche vers le sud jusqu'à Kompong Thom.

Le Prasat Preah Vihear fit à nouveau les gros titres en mai 1998, lorsque les Khmers rouges s'y réunirent après la chute d'Anlong Veng et opposèrent une dernière résistance avant de capituler.

Une fois la paix rétablie, Cambodgiens et Thaïlandais parvinrent à un accord pour ouvrir le temple au tourisme. Les Thaïlandais construisirent une grande route dans la montagne et commencèrent les travaux le long de la frontière mal définie. Aujourd'hui, un grand centre des visiteurs et un parking se tiennent sur ce qui était, il n'y pas si longtemps, un territoire cambodgien. 

Un nouvel épisode de tension a commencé en juillet 2008 quand le Prasat preah Vihear a été classé Patrimoine Mondial au profit du Cambodge. Un Ministre des Affaires étrangères thaïlandais a perdu son poste et les esprits s'échauffèrent de chaque côté de la frontière.

Reste à espérer que la raison reviendra et que le Cambodge pourra bénéficier de ce trésor légué par l'Empire khmer en toute sérénité.

Côté thaï l'entrée est de 10$ [ côté cambodgien c'est gratuit ], 5 reviennent aux Thaïs pour la visite du Parc National et 5 sont versés aux Khmers pour l'accès au temple.

La plupart des routes sont impraticables à la saison des pluies ». ( guide Lonely Planet Cambodge 2008)

 

Preah Vihear (84)

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commentaires

PE 28/07/2010 11:56


Bonjour, et merci infiniment de partager cette expérience certainement très enrichissante !
je pars dans 2 semaines et souhaiterais également me concocter un itinéraire Siem Reap-Anlong Veng-Préah Vihéar-Koh Ker-Siem Reap par moto-dop (plus économique et moins cher..). J'espère pouvoir le
faire en 3 jours (mais à la saison des pluies..).
Pourriez-vous me donner votre avis sur cette itinéraire et, si vous les avez, les coordonnées de Lucky, votre moto-dop? Connaître le prix que vous avez payé me serait également précieux.
Merci infiniment et à bientôt peut-être pour un retour partagé d'expériences !
Cordialement. PE