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25 juin 2010 5 25 /06 /juin /2010 13:50

Pascal Royere mission EFEO Baphuon (2)    

Christian Simon : Pascal Royère, vous êtes le chef de la mission de l'EFEO ( l'École Française d'Extrême Orient ) à Angkor sur le site du Baphuon. Est-ce que vous pouvez m'expliquer le pourquoi, le comment et le devenir de ce travail ?

Pascal Royère : pour comprendre le travail de restauration du Baphuon qu'on est en train d'achever en ce début de XXIème siècle, il faut remonter finalement à la fin du XIXème. C'est le projet historiquement le plus long de l'EFEO, une institution  créée par le Gouvernement français en 1900; un institut de recherche qui avait pour vocation d'étudier les civilisations d'Asie et d'Indochine sachant qu'au début du XXème siècle cela faisait à peine cinquante ans que la France s'était implantée sous la forme de protectorats au Laos, au Vietnam et au Cambodge. Dans une stratégie de développement du pays, bien évidemment, mais aussi de compréhension des pays et pour en étudier les civilisations. L'urgence en fait, a été Angkor et les premiers travaux de l'EFEO ont été centrés sur la civilisation angkorienne.

EFEO Chantier Baphuon (2)

La connaissance par l'Occident d'Angkor et de ses temples remonte, dans un premier temps au milieu du XIXème siècle, avec des gens comme Henri Mouhot qui fait partie des premières personnes à voyager dans la région, à relater ce qu'il voyait et à entreprendre de le décrire. On a parlé de lui, à une certaine époque, comme étant "le" découvreur d'Angkor  car cela satisfaisait un discours de politique intérieure pour justifier les actions extérieures et très éloignées. Mais dans le monde moderne, en tout cas en France, c'est la première personne qui relate l'existence d'un site monumental enfoui sous la végétation apparemment abandonné, il était de bon ton alors de dire qu'il était abandonné mais il faut savoir que des populations habitaient ici, Angkor n'était plus une agglomération, c'était simplement un ensemble de  petits villages qui ont toujours existé dans ou autour d'Angkor et qui avaient leurs propres pratiques dans ces temples en ruine. L'EFEO est une des conséquences du passage de Mouhot dans la région qui va se traduire par un intérêt croissant, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, du monde savant français pour ce qui se passait ici et ce que l'on y découvrait ...

EFEO Chantier Baphuon (9)

On voit apparaitre les premiers inventaires à partir de 1880. Tout cela va aboutir à la création d'une société savante, d'abord l'Institut d'Archéologie d'Indochine  qui deviendra en 1900, l'EFEO. Le projet sur lequel on est aujourd'hui est un projet qui est un peu emblématique de l'EFEO parce qu'il mêle archéologie et restauration. Ce projet a débuté en 1908, date de la création de la Conservation d'Angkor. La Conservation d'Angkor, qui est une émanation de l'EFEO n'a été créée qu'en 1908, car jusqu'en 1907 les provinces de Siem Reap, et Battambang étaient aux mains du Royaume siamois. La France a œuvré pour la réalisation d'un traité de rétrocession de ces provinces ce qui a permis à Siem Reap et au Parc d'Angkor d'être de nouveau au Cambodge et a partir de là, la France a pu implanter ses services dans la ville de Siem Reap. Quand Mouhot est venu ici il n'était pas au Cambodge à proprement parler, mais dans une dépendance du royaume de Siam.

Les premiers travaux ont consisté en un grand dégagement des temples qui étaient enfouis sous une épaisse végétation. Le Baphuon fait partie des premiers édifices à avoir été dégagés. C'est l'un des plus colossaux par ses dimensions et il est aussi fragile que colossal; en gros, de 1908 à 1950 dégagement de la végétation et étaiement provisoire pour essayer de contenir des structures qui partaient dans tous les sens, une ruine qui évoluait très vite avec un certain succès d'un côté et d'un autre beaucoup d'échecs avec de graves effondrements qui se sont produits sur le Baphuon en 1943 et à la fin des années 1940.  

EFEO Chantier Baphuon (2)

La Conservation d'Angkor était au tout début une simple cabane sur le bord de la douve d'Angkor Vat et le premier conservateur, Jean Commailles y était installé. Entre 1908 et 1960 tout cela à évolué en un service culture et archéologie pris en charge par le Service de Monuments Historiques qui cumula toutes les parts d'Angkor. En 1960 l'institution qu'était la Conservation d'Angkor avait des capacités très importantes et avait décidé de lancer des grands programmes de restauration parmi lesquels l'urgence était celle du Baphuon par anastylose. Anastylose (démontage pierre par pierre d'un édifice pour le remonter à l'identique) qui sous entendait qu'on n'était pas sur un monument qui présentait des faiblesses structurelles énormes  mais qu'on ne pouvait contenir in situ, en l'état, donc il fallait  passer par une opération de démontage provisoire pour reconstruire le monument à partir de ses propres éléments sur des fondations stabilisées.

De 1960 à 1970 le chantier va employer en moyenne 400 personnes .Cela passe d'abord par le relevé systématique de toutes les pièces que l'on souhaite démonter. Une pyramide de 1 hectare et demi au sol sur 35 m de haut, tout a été démonté pierre par pierre, numérotées et déposées dans la forêt sur une superficie d'environ 10 ha; il y a eu approximativement 300.000 pierres et fragments de pierre déposés. Dans la deuxième partie des années 60 le Cambodge a basculé dans la guerre du Vietnam et la province de Siem Reap a été prise par les Vietcongs à partir de juin 70. Le chantier en était alors au tout début de sa phase de remontage, tout avait été démonté, le premier étage était consolidé le deuxième en voie de consolidation. Il a fallu alors clore le chantier fin 71 et attendre 1995 pour que l'EFEO puisse, après la les accords de Paris signés en 1991, reprendre le chantier interrompu par ces deux guerres et le mener à son terme.

EFEO Chantier Baphuon (10)

CS : après le régime Khmer rouge donc; à ce propos, j'ai lu « le portail »de François Bizot qui a été pris par les khmers alors qu'il était à Angkor pour l'EFEO ...

PR : il était topographe, a beaucoup travaillé sur la céramique d'Angkor et est devenu un grand spécialiste des traditions bouddhiques locales, c'est à dire des interprétations des textes bouddhiques les plus anciens, relevant du petit véhicule; dans chaque pays, dans chaque culture il y une sorte d'imprégnation particulière et d'acculturation par le pays. Il y a donc un bouddhisme, thaÏ un bouddhisme cambodgien et Il y a des variantes dans un bouddhisme lao. 

CS : Pouvez vous me parler ce cette présence impressionnante des arbres sur les sites et qui sont manifestement le lien des pierres parfois ?

PR : il faut savoir que le parc d'Angkor est inscrit au Patrimoine Mondial de l' UNESCO et quand on dit parc on dit bien parc. Les monuments et les terrains boisés ou non qui les séparent font partie de ce patrimoine cela veut dire que la végétation en fait aussi fait partie. C'est une vraie problématique, je ne dis pas que c'est un problème mais c'est une chose très complexe à gérer parce que c'est évident que la forêt fait partie du patrimoine archéologique angkorien au niveau esthétique et qu'il n'y a aucune raison de la détruire; mais cette forêt, tout aussi belle soit-elle et tout aussi beaux soient les ensembles qu'elle compose avec les monuments, est malgré tout dévastatrice et il y a un travail de gestion complexe à réaliser. Durant le XXème siècle les principaux monuments ont été dégagé des structures racinaires et des arbres les plus dangereux pour eux, malgré tout la forêt est très proche et on a quand même la notion d'écrin.

EFEO Chantier Baphuon (4)

Quelques temples, le Ta Prohm par exemple, ont été volontairement laissés un petit peu à l'abandon dès le début du XXème siècle par l'EFEO, parce qu'il avait été décidé de laisser un monument témoin de l'état dans lequel étaient ces temples à l'arriver des premiers explorateurs. La ruine du Ta Prohm doit sa beauté à la composition architecturale des bâtiments mais ce qui fait son originalité c'est justement la présence de la végétation combinée à la pierre. La durée de vie des édifices est bien plus longue que celle des arbres. Ces arbres ne dépassent pas une durée de vie d'une centaine d'années. Parce qu'ils sont très grands, souvent ils sont foudroyés et donc ils meurent. S'ils ne sont pas foudroyés il arrive qu'ils soient cassés en deux par un coup de vent ou, comme ils n'ont pas de racines profondément ancrées au sol, il n'est pas rare qu'ils tombent sans vent emportés par une canopée déséquilibrée.

Il y a peu d'arbres au Cambodge qui ont des racines-pivots, c'est à dire profondes. Les arbres que vous voyez dans les temples ont des réseaux racinaires superficiels qui ne s'enfoncent pas dans le sol et donc n'assurent pas une grande stabilité aux arbres des hautes futaies. Comme ils sont dans les temples cela pose le problème de la destruction du temple et souvent, les arbres se sont fixés sur les structures maçonnées. Il y a un processus qui s'installe, les racines ont déstructuré les maçonneries qui au bout d' un moment se déséquilibrent et ne sont maintenues que par la puissance des racines, mais l'arbre ne vit pas longtemps et lorsqu'il meurt ses racines ne tiennent plus rien et le tout s'effondre. D'où la problématique qui consiste à préserver la forêt qui fait partie de l'image d'Angkor, tout en tenant compte de son interaction destructrice avec les édifices. En pariculier au Ta Prohm qui est l'icône angkoriennne dans le monde entier.

Pascal Royere mission EFEO Baphuon (1)

Quiconque pensant à Angkor pense à Angkor Vat et à un fromager qui ronge les structures du Ta Prohm. Des échafaudages sont installés sur le pourtour de grands arbres pour les élaguer en éliminant les branches mortes qui pourraient les déséquilibrer; heureusement on n'est pas dans une région de grands vents ....

Pascale Royere est depuis 17 ans sur le chantier du Baphuon qui sera terminé en mars 2011. Un autre projet est en cours d'étude de financement pour la restauration du Mebon occidental qui est un temple îlot au milieu du Baray (bassin) ouest.

Ce texte est la transcription  d'un entretien enregistré, merci de l'indulgence que vous porterez à la syntaxe parfois malhabile.


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